Imaginer l’alimentation de demain : ce que nous apprend l’expérience lyonnaise
Comment des actrices et acteurs locaux construisent, concrètement, d’autres façons de penser et d’organiser notre système alimentaire.
La métropole lyonnaise est aujourd’hui un territoire où se croisent de nombreuses initiatives autour de l’alimentation : AMAP, épiceries coopératives, groupements d’achats, associations de solidarité alimentaire… Autant d’initiatives qui cherchent à proposer une alternative au modèle agro-industriel dominant.
En se multipliant et en coopérant, ces initiatives forment progressivement ce que les chercheurs appellent un espace méso-critique. Il s’agit d’un espace intermédiaire — entre les actions individuelles et les grandes politiques publiques — où des actrices et acteurs différents (associations, coopératives, collectivités, citoyens) expérimentent concrètement d’autres façons de produire, distribuer et penser l’alimentation.
Mais au-delà des légumes bio et des paniers hebdomadaires, une question se pose : comment ces actrices et acteurs imaginent-ils l’avenir de l’alimentation ? Et surtout, comment parviennent-ils à construire ensemble une vision commune capable de durer et de structurer un espace collectif alternatif ?
Ce sont les questions que se sont posées Séverine Saleilles et Emilie Lanciano, chercheuses au sein du laboratoire Coactis. Leur travail sur une période d’observation d’une quinzaine d’années, montre que transformer l’alimentation ne consiste pas seulement à changer ce que l’on met dans son assiette. Cela suppose aussi de redéfinir collectivement ce que pourrait être le système alimentaire de demain.
UN CONSTAT COMMUN, DES CHEMINS DIFFÉRENTS
Au départ, un constat partagé : le modèle agro-industriel dominant pose problème. Il produit des inégalités, fragilise les producteurs, pèse sur l’environnement, et peut être néfaste pour la santé. Mais si l’accord est large sur le diagnostic, les réponses divergent.
Pour certains acteurs et actrices lyonnais.es, la priorité est écologique : relocaliser, réduire les transports, préserver les sols. Pour d’autres, l’enjeu central est social : garantir à chacun un accès digne à une alimentation de qualité et des revenus suffisants pour les agriculteurs et agricultrices. D’autres encore insistent sur l’autonomie économique ou la transformation démocratique des circuits de distribution. Ces différences ne sont pas anecdotiques. Elles façonnent les projets, les alliances et les tensions.
IMAGINER DEMAIN POUR AGIR AUJOURD’HUI
Les enseignant.es chercheur.es mobilisent le concept de « futurité » : la manière dont un collectif se projette dans l’avenir. Quand une collectivité choisit de soutenir certains projets, quand une association définit ses priorités, elles le font toujours à partir d’une certaine idée du futur souhaitable. Autrement dit : la vision de demain influence les décisions d’aujourd’hui. À Lyon, cette vision ne s’est pas construite d’un seul bloc. Elle s’est élaborée progressivement, au fil des rencontres, des débats, des collaborations — et parfois des désaccords.
TROUVER LE BON ÉQUILIBRE
Dans les premières années, les initiatives sont surtout portées par des pionniers militants. Leur objectif : démontrer qu’une alternative est possible, ici et maintenant. Puis le mouvement s’élargit. Les collectivités locales s’impliquent. Les questions de précarité alimentaire prennent plus d’importance. Le réseau se densifie.
Mais plus le cercle s’agrandit, plus la question devient complexe : peut-on partager une même direction tout en ayant des priorités différentes ? Faut-il viser une transformation radicale du système, ou avancer par réformes progressives ? Doit-on privilégier l’expérimentation locale ou chercher à influencer les politiques publiques ? Ces débats traversent le réseau lyonnais. Et loin de l’affaiblir, ils en révèlent la vitalité.
La recherche de Séverine Saleilles et Emilie Lanciano montre que la construction d’un espace alternatif n’est ni linéaire ni harmonieuse. Elle repose sur un équilibre fragile : trop de cohérence risque de figer l’innovation et le périmètre des actrices et acteurs pouvant y participer tandis que trop d’ambiguïté rend l’action collective difficile.
La solidité du mouvement lyonnais tient précisément à sa capacité à maintenir une cohérence souple : suffisamment partagée pour coopérer, mais assez ouverte pour accueillir la diversité.
Les tensions ne sont pas des signes d’échec. Elles sont le moteur même de l’évolution.
Les transitions ne sont donc pas seulement techniques ou économiques, elles sont aussi sociales et imaginaires. Changer notre alimentation ne consiste pas uniquement à produire différemment. Cela suppose de débattre collectivement de ce que nous voulons pour demain.
C’est peut-être là que réside la leçon la plus importante de l’expérience lyonnaise :
les alternatives durables ne naissent pas d’un consensus parfait, mais d’un travail continu pour construire un futur commun.
POUR EN SAVOIR PLUS:
Interventions économiques
74 | 2026
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Pour une approche processuelle de la futurité dans les espaces méso-critiques – analyse du cadrage de l’alimentaire alternatif lyonnais
