ANTHONY GALLUZZO : Lire le monde pour mieux en dévoiler les coulisses

A quelques jours de la sortie de son tout dernier ouvrage, Manuel du Mangement Décomplexé, découvrez le portrait d’Anthony Galluzzo, professeur des Universités et chercheur à Coactis.
Passionné d’histoire, sociologie et anthropologie, ce chercheur en sciences de gestion est l’auteur de plusieurs ouvrages qui interrogent la société marchande et son imaginaire.
photo ©Claire Delfino
D’un milieu ouvrier à la recherche
Anthony Galluzzo n’était pas destiné à devenir chercheur. Originaire de la banlieue de Lens, il grandit dans une famille de mineurs et d’ouvriers. Son père, tôlier chez Renault, valorise l’excellence technique et le travail bien fait. À la maison, beaucoup de livres de mécanique, des encyclopédies… « Mon père m’a transmis un respect et une fascination pour la connaissance », confie-t-il.
Premier de sa famille à faire des études, Anthony tâtonne, hésite, change de voie. Il commence par un DEUG d’histoire à Arras, s’oriente ensuite vers les sciences de l’information à Lille puis à Tours et envisage un temps de devenir bibliothécaire. La culture l’attire, mais il ne se sent pas très stimulé par ses stages.
Il décide finalement de s’orienter vers le Master Management International de l’IAE de Toulouse. Les stages en entreprise achèvent alors de le détourner du secteur privé. « Je ne supportais pas de travailler sous l’autorité d’un chef, à effectuer des tâches aliénantes qui n’avaient d’autre finalité que d’enrichir un patron » explique-t-il.
La découverte de la recherche : démocratie et liberté
C’est lors de sa première année de Master à Toulouse qu’Anthony va faire deux rencontres qui vont être déterminantes dans son parcours. Ludovic Cailluet (chercheur en histoire de la gestion) et Audrey Rouziès (chercheuse en stratégie), deux de ses professeurs, parlent souvent de leur recherche durant leurs cours. Anthony entrevoit alors ce qui sera son futur métier ; « Être payé pour lire, écrire, produire de la connaissance ? Je n’avais pas vraiment conscience avant de les rencontrer qu’un tel métier pouvait exister » confie-t-il.
La recherche devient une évidence. Non seulement pour l’activité intellectuelle qu’elle suppose, mais aussi pour les valeurs qu’elle porte : une certaine idée de la démocratie, de la liberté et du service public. « On élit nos responsables, on choisit sur quoi on travaille et avec qui, et notre travail ne sert pas à enrichir quelqu’un : il produit des connaissances accessibles à tous et sert à la formation intellectuelle de nos étudiants. » explique-t-il.
Il pense un temps à faire une thèse en sociologie mais, à Toulouse, une seule allocation de recherche était proposée pour 25 candidats contrairement aux sciences de gestion pour lesquelles le ratio était nettement plus avantageux. Décidé à devenir Maître de Conférences, il s’engage dans une thèse en marketing. Un choix stratégique donc mais également risqué car son sujet s’intègre dans un courant minoritaire : la Consumer Culture Theory, qui mobilise sociologie, anthropologie et histoire pour comprendre les phénomènes de consommation.
Comprendre la société à travers ses imaginaires
Il débute donc en 2010 une thèse sur les fans de stars musicales. Pendant plusieurs années, Anthony mène une véritable enquête de terrain : il campe devant les stades, observe, enregistre, discute avec les fans. Il découvre alors que la célébrité ne se construit pas uniquement du côté des artistes, mais aussi du côté de ceux qui les admirent ; « On avait parfois l’impression que les fans consommaient davantage des histoires que de la musique ». Et cette intuition devient centrale dans son travail : la consommation n’est pas seulement matérielle, elle est aussi imaginaire. Ce sont des récits, des symboles, des fantasmes qui donnent sens aux objets et aux figures que nous suivons.
C’est cette réflexion qui le conduira ensuite à travailler les imaginaires marchands dans le cadre de son Habilitation à Diriger des Recherches en 2022 ou bien sur son ouvrage le mythe de l’entrepreneur l’année d’après. Pour comprendre ces figures contemporaines, Anthony revendique une méthode : toujours replacer les phénomènes dans le temps long.
Histoire, sociologie et regard critique
En 2014, sa thèse soutenue, Anthony choisit de rejoindre Coactis car le premier contact avec des membres du laboratoire lui laisse entrevoir des personnes chaleureuses et bienveillantes. Il y découvre effectivement un environnement qui lui correspond : collaboratif, convivial, sans hiérarchie pesante.
Pour Anthony Galluzzo, impossible de penser le présent sans croiser les disciplines. Il associe la capacité critique de la sociologie à la profondeur temporelle de l’histoire. Dans La Fabrique du consommateur, il explique notamment que la multiplication des images et le marketing d’influence ne sont pas des ruptures soudaines, mais l’aboutissement de processus anciens. « Les influenceurs d’aujourd’hui ne sont pas très loin des présentateurs du téléshopping de nos grands-mères » dit-il amusé.
Cette posture critique irrigue aussi son dernier ouvrage, à paraître chez La Découverte : Manuel de management décomplexé. Écrit dans un style volontairement provocateur, le livre adopte le point de vue d’un consultant cynique pour dévoiler ce que les sciences de gestion passent souvent sous silence : les techniques de surexploitation du travail ouvrier, essentielles aux stratégies de réduction des coûts.
« Dans les cours de stratégie, on parle souvent de choses assez subtiles comme l’optimisation des flux logistiques mais on omet d’expliquer en quoi les entreprises qui dominent par les coûts font souvent leurs profits en surexploitant des travailleurs. Dans un monde où l’on s’imagine que tout est automatisé, on ignore qu’il n’y a jamais eu autant d’ouvriers qu’aujourd’hui. Nos objets électroniques, nos vêtements, nécessitent le travail de millions d’ouvriers pour être produits » explique-t-il.
Anthony Galluzzo mène une activité de recherche tout en développant un travail d’écriture. Dès sa thèse, il sait qu’il souhaite publier des ouvrages. Lecteur insatiable, amateur de cinéma documentaire, il puise son énergie intellectuelle dans l’exploration de sujets encore inconnus pour lui. « S’intéresser à ce qui existe ailleurs et à ce qui s’est fait par le passé permet de remettre en question ce que l’on a tendance à considérer comme naturel et évident » confie-t-il.
Depuis la banlieue de Lens jusqu’aux amphithéâtres universitaires, les livres n’ont jamais quitté Anthony Galluzzo. Ils sont devenus son moyen de comprendre le monde, mais aussi de le mettre à distance, une manière de ne pas subir le présent et de garder ouverte la possibilité de le penser autrement
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