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Étudiantes entrepreneuses : émancipation réelle ou illusoire ?

L’entrepreneuriat est souvent présenté aux étudiants et étudiantes comme une voie intéressante pour acquérir plus d’autonomie et de liberté dans un environnement promettant inclusivité, égalité des chances et émancipation. En particulier, les étudiantes entrepreneuses sont mises en avant comme des figures du changement : autonomes, engagées, capables de transformer les contraintes en opportunités. Pourtant, une lecture plus attentive et plus lucide invite à dépasser ces récits valorisants.
C’est sur cette question que Stéphanie Eynaud, chercheuse au sein du laboratoire Coactis, a choisi de consacrer sa thèse, soutenue en novembre 2025 : Engagées mais lucides : une analyse contextualisée et genrée de l’émancipation des étudiantes entrepreneuses.

Entre opportunités offertes et contraintes imposées

Les étudiantes entrepreneuses n’évoluent jamais dans un vide social. Leurs projets prennent forme au croisement de plusieurs cadres : institutions universitaires, dispositifs publics d’accompagnement, normes sociales liées à l’âge, au genre et à la réussite, contraintes spatiales (territoires, accès aux réseaux, lieux de travail) et temporalités spécifiques des études. Ces contextes structurent fortement ce qu’il est possible de faire, de dire et de revendiquer.
S’ils offrent des ressources précieuses – statuts, financements, accompagnement –, ces cadres produisent également des attentes implicites : être performante, flexible, enthousiaste, tout en restant discrètes sur les difficultés rencontrées. L’autonomie promise par l’entrepreneuriat se construit ainsi dans un environnement qui encadre étroitement les formes légitimes d’entrepreneuriat et les figures entrepreneuriales.

Contourner sans contester : des micro-émancipations silencieuses

Face à ces contraintes, les étudiantes entrepreneuses développent des stratégies de contournement. Celles-ci relèvent moins d’une contestation ouverte du système que de ce que l’on peut qualifier de micro-émancipations silencieuses. Il s’agit de gestes discrets, souvent invisibles, par lesquels elles ajustent les règles à leur situation : aménager les temporalités, redéfinir les priorités, négocier les attentes ou se ménager des espaces d’autonomie.
Ces stratégies remettent en cause le système à l’échelle individuelle, mais sans chercher à les rendre visibles ni à les politiser. Beaucoup d’étudiantes rejettent d’ailleurs l’étiquette de
« femmes entrepreneuses »,
perçue comme réductrice ou stigmatisante. Elles préfèrent être reconnues comme entrepreneurs, évitant ainsi d’être assignées à une catégorie de genre qui pourrait fragiliser leur légitimité.

Une contrainte de genre déjà présente

Contrairement à un discours dominant qui situe les inégalités de genre dans un futur hypothétique, notamment autour de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, la contrainte de genre est déjà à l’œuvre dans l’entrepreneuriat étudiant. Elle se manifeste dans les interactions quotidiennes, les attentes différenciées, les doutes intériorisés ou encore la nécessité de prouver en permanence sa crédibilité.
Le paradoxe est alors frappant : encourager les jeunes, et en particulier les femmes, à entreprendre au nom de l’inclusivité peut contribuer simultanément à reproduire les normes dominantes de l’entrepreneuriat. Les dispositifs d’accompagnement valorisent souvent des modèles implicites de réussite – disponibilité totale, prise de risque, confiance affichée – qui ne sont ni neutres ni universels.

Une transformation identitaire ambivalente

L’entrepreneuriat étudiant constitue indéniablement un espace de transformation identitaire. En créant leur activité, les étudiantes se découvrent des compétences, redéfinissent leur rapport au travail et gagnent pour certaines en assurance. Mais cette transformation demeure profondément ambivalente. Elle est porteuse de résistances diffuses, de recompositions individuelles et de formes discrètes d’émancipation, tout en agissant comme un vecteur de reproduction des structures de pouvoir existantes.

Loin d’être un simple outil d’émancipation, l’entrepreneuriat apparaît ainsi comme un espace traversé de tensions, où coexistent adaptation, résistance et conformité. L’entrepreneuriat étudiant apparaît moins comme un vecteur d’émancipation que comme un espace ambivalent, où se déploient des micro-émancipations silencieuses sous fortes contraintes. En contournant les normes sans les politiser, les étudiantes entrepreneuses gagnent en autonomie tout en contribuant, malgré elles, à la reproduction des rapports de pouvoir. Cette ambivalence invite à un réexamen critique des discours d’inclusivité et d’émancipation qui accompagnent aujourd’hui l’entrepreneuriat étudiant.

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